A la recherche du français perdu

La mission tenait en trois mots: «retrouver le français ». Le chef avait employé un ton d’ultimatum. Le service était consterné. Les indices restaient vagues, contradictoires. Avait-on la preuve qu’il avait disparu? Où? Quand?

Les sceptiques prétendaient que la disparition était une invention du lobby des éditeurs pour obtenir des subventions.

Les idéalistes s’enflammaient: la disparition était une catastrophe mais ils retrouveraient le français, où qu’il fût, et quelque circonflexe que méritât sa recherche.

Le service comptait aussi une petite bande de cyniques auxquels la disparition ne faisait ni chaud ni froid, ils s’étaient déjà organisés sans, de nos jours, c’est facile, believe me.

Les questions les plus compliquées étaient posées par les professeurs.

Les uns espéraient démontrer qu’aucune réponse n’est jamais satisfaisante - ces gens-là sont des plaies pour les enquêteurs.

Les autres avaient à coeur de tout examiner: disparition de plein gré ou sous la menace? Prise d’otage? Avait-on entendu parler de rançon? Le français avait-il des ennemis? Fallait-il partir du principe qu’il est encore vivant? Ou mort? Un crime? Pour quel mobile? Un suicide peut-être? Le chef voulait donner l’impression de maîtriser la situation. Il rêvait déjà de sa promotion à la secrétairerie générale de la protection des langues en danger, quand une jeune employée déclara:

– Chef, j’ai une piste. Berne. Il est inscrit comme langue officielle de l’Union postale universelle. Un de mes contacts me dit qu’il est toujours vivant, quoique très diminué. Il est gardé comme réfugié d’honneur. Qu’est-ce qu’on fait?

Le chef dit d’attendre, il trouvait la piste trop mince. Il désigna un sous-comité stratégique et proposa d’ajouter un point à l’ordre du jour de la prochaine réunion de l’organisation de la protection des langues en danger. Après quoi il invita tous ses employés à continuer les recherches avec engagement. Leur mission était passée du rang 31 au rang 29 des priorités gouvernementales. Et bien que le budget n’ait pas suivi, il fallait des résultats. «Yes, we can» conclut-il.

Joëlle Kuntz

Joëlle Kuntz est éditorialiste au journal Le Temps,
auteure de plusieurs ouvrages largement diffusés sur l’histoire suisse, l’identité, les frontières.