LE MOT DU PARRAIN PHILIPPE DJIAN


Photo Samuel Rouge - Montreux Jazz Festival

J’habitais  Boston depuis quelques mois. A Cambridge, plus exactement, de l’autre côté de la rivière Charles. Il faisait très froid, nous traversions un redoutable hiver, mais ce n’était pas le froid qui posait problème, qui faisait planer un voile de mélancolie sur l’ensemble. Le matin, depuis des mois,  j’écoutais la radio, je m’arrêtais et j’écoutais sans bouger — jusqu’à me sentir légèrement engourdi. En passant, je jetais un oeil sur la télé et je les écoutais parler. Puis j’allais chercher le journal qu’ils jetaient sur le pas de ma porte et je lisais les gros titres.

Je n’y faisais pas trop attention. Je n’y prenais pas garde. J’avais aménagé un bureau sous les toits et bien que la vue fût magnifique — je pouvais surveiller la rivière de mon vasistas, ses rives blanches de givre, ses plaques de glace translucides emportées par le courant, pleines de lenteur, de scintillement, etc. —, je commençais à me sentir déprimé.

J’ai vécu cette situation en Italie, quelques années plus tard. Nous avions loué une maison au-dessus de Florence et j’avais beau, chaque matin, à l’aube, me repaître du tableau à la beauté surnaturelle qu’offrait le Dôme étincelant de lumière, émergeant au centre d’une cuvette de brume ornée de cyprès au style impeccable, boire mon café chez Gilli, et j'en passe, je sentais malgré tout la solitude refermer sur moi ses puissantes et molles tentacules, je sentais une indéfinissable tristesse m'envahir jour après jour.

Mais la première fois, c’est donc au cours de ce long hiver dans le Massachusetts, au rayon légumes d’un magasin de produits bio où j’avais une altercation avec  une vendeuse qui ne me laissait plus placer un mot, aux environs de huit heures du soir, comme il se mettait à neiger dans la nuit tombée — des flocons gros comme des noix. Un désaccord sur le prix d'une citrouille.

J’ai senti que je devais me remettre à écrire. Nous avions passé un mois à l’hôtel, puis j’avais dû réaménager quelque peu l’espace de la maison que nous avions louée à Bill Walton, un géant de deux mètres onze qui avait fixé les miroirs trop haut, ainsi que les lavabos et les urinoirs. Je ne m’étais pas encore assis pour écrire une ligne.

Ainsi, cependant qu’une demie dingue avait consciencieusement entrepris de me casser les oreilles devant une pyramide de légumes, je me rendis soudain compte que ma langue me manquait affreusement, que l’entendre et la lire me manquaient affreusement, à quel point j’y étais attaché, à quel point sa présence à mes côtés me semblait nécessaire et vitale. Je regardais cette femme qui vociférait sous mon nez dans son dialecte, et je me sentais un peu comme un enfant abandonné, loin de la chaleur de sa mère. “Vous êtes la goutte d’eau qui fait déborder le vase, lui ai-je déclaré en reposant brutalement la citrouille. Vous pourriez au moins parler français. C’est tout ce que j’ai à vous dire. Mais en même temps, vous m’avez ouvert les yeux. Nous sommes quittes.”

Je gagnai la sortie du magasin en me bouchant les oreilles. Je respirai longuement dans l’air vif avant de songer à m’abriter des flocons, puis je griffonnai quelques mots dans un carnet — la batterie de mon smartphone était morte.