Albums jeunesse autour des diversités linguistiques et culturelles dans les francophonies

Textes et images en dialogue

Si l’album jeunesse est un objet littéraire complexe, aux contours flous et mouvants, les spécialistes s’accordent sur le fait que « le sens et l’émotion passent par le texte, par l’image, et par l’interaction du texte et de l’image[1] ». La cohabitation et la conjonction de ces deux formes de langage font de l’album jeunesse un support idéal pour proposer aux jeunes lecteurs et lectrices des représentations diversifiées et nuancées, à même de chatouiller leur curiosité et de nourrir leur sens de l’empathie à travers l’expérience de l’altérité. La notion d’altérité, justement, prend tout son sens lorsqu’on parle de « francophonies » : les espaces francophones à travers le monde ont certes des similitudes, mais aussi – et surtout – d’importantes particularités (langagières, géographiques, historiques, culinaires, etc.), dont certains albums jeunesse se font l’écho. Ricochet, site de référence dédié à la littérature jeunesse francophone géré par le bureau romand de l’Institut suisse Jeunesse et Médias, a rassemblé pour vous quelques suggestions de lecture récentes qui vont dans ce sens ! Ces ouvrages référencés sont présentés ci-après par thème.

Les parlers français

Comme le soulève l’OIF : « La Francophonie, ce sont tout d’abord des femmes et des hommes qui partagent une langue commune, le français[2] ». Une langue commune qui, en fonction des aires géographiques, est mâtinée de régionalismes ou influencée par les dialectes locaux.

  • En amoureux des mots et des images, l’auteur-illustrateur vaudois Yves Schaefer, s’est intéressé aux variétés linguistiques de Suisse romande à travers une série d’albums illustrés intitulés « Des mots en scène ».
    • Vaudoiseries, le premier tome, publié par les éditions Cabédita en 2019, a connu un vif succès ; il a été suivi par Valaisanneries (Cabédita, 2021);
    • Fribourgeoiseries (Cabédita, 2022) et Gen’voiseries (Cabédita, 2023). Adressés aussi bien aux enfants qu’aux adolescent·e·s et aux adultes, ces livres présentent des mots et des expressions propres à chaque région, avec leur définition en français standard. L’originalité du concept : la présence de saynètes humoristiques (elles rappellent le dessin de presse ou la bande dessinée) qui offrent une mise en contexte facilitant la compréhension. On soulèvera aussi que les illustrations ont souvent pour décor des lieux emblématiques de la Romandie : le Lavaux, la tour de Gouze, Derborence, le château de Morat, etc.
  • À partir de deux contes classiques mondialement connus, qu’elle revisite très librement grâce à une mise scène humoristique et haute en couleur, l’autrice-illustratrice Camille De Cussac célèbre la beauté du français de Wallonie et du Québec. Ses albums:
    • Le Petit Chaperon belge (Marcel & Joachim, 2016, avec Charline Dupont) et
    • Barbe Blue : le maudit Québécois (Marcel & Joachim, 2017) se déroulent tous deux dans un contexte contemporain et dans un environnement citadin. Les livres sont truffés de références culturelles, mais aussi d’expressions typiques et de tournures de phrase croustillantes (comme des frites belges ou de la poutine canadienne) ! Pour permettre aux lecteurs et lectrices de saisir toutes les subtilités de langage, un lexique illustré leur est proposé dans les dernières pages. Un CD accompagne chaque ouvrage : une belle occasion d’écouter les histoires lues avec l’accent belge ou québécois !
  • La pluralité des parlers français et, par extension, des dialectes francoprovençaux, peut être découverte et étudiée à travers une œuvre littéraire souvent rattachée à l’univers jeunesse[3] :
    • Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Deuxième livre le plus traduit au monde, après la Bible, Le Petit Prince est disponible dans une foultitude de versions différentes (notamment grâce au gigantesque travail des éditions allemandes Tintenfass) : en français standard, bien sûr, mais aussi en français ancien (XIIe siècle), en français braille, en patois vaudois, fribourgeois, savoyard ou piémontais.

Vivre les espaces francophones au quotidien

  • Les albums jeunesse parviennent aussi à nous faire voyager dans les francophonies de manière plus visuelle, au-delà de la langue. Souvent, c’est par l’évocation d’éléments qui ont trait à la vie quotidienne que les artistes nous permettent de percevoir certaines spécificités culturelles ou géographiques. La maison d’édition Zébulo, située sur l’île de la Réunion, a publié de nombreux livres qui vont dans ce sens. Citons, par exemple:
    • Cœur de Baba (Zébulo, 2022), un tout-carton créé par Lucinda Atchama et Chloé Weinfed, où l’évocation des fruits exotiques sert à brosser le portrait tendre d’une maman.
    • La balade de Little Momo (Zébulo, 2017) de Moniri M’Baé nous montre, entre leporello et livre-jeu, au recto, la faune et la flore locales (principalement en noir et blanc, au lecteur d’en reconstituer les couleurs éclatantes par la force de son imagination) et, au verso, une ville réunionnaise joyeuse et bigarrée.
    • Dans Me manque d’Anne-Margot Ramstein (La Partie, 2023), il est également question de l’île de la Réunion, mais cette fois à travers le prisme des souvenirs d’enfance. La formule anaphorique « Me manque » (« Me manque la lune qui se lève derrière les fougères. » / « Me manque le soleil tout puissant. » /…) rythme les doubles-pages et introduit des scènes teintées d’une douce nostalgie. Dans chaque tableau un trou (une découpe circulaire au niveau de la pliure centrale) vient encore souligner davantage l’absence : il coïncide toujours avec un détail de l’illustration (un œuf de tortue, une bille, un ballon de plage). Si certains éléments sont typiquement réunionnais (le goyavier, le caméléon, etc.), d’autres font écho à des expériences enfantines dans lesquelles tous les jeunes se retrouveront !
    • C’est aussi de l’évocation du passé qu’est né L’ennui des après-midi sans fin. En reprenant le slam éponyme de Gaël Faye, les éditions Les Arènes ont donné vie à un album jeunesse poétique, illustré par Hippolyte. Ode à la lenteur et à l’ennui (propices à la rêverie, à l’observation attentive ou encore au développement de l’imaginaire et de la créativité), le livre présente une enfance « lointaine ». D’un point de vue temporel, tout d’abord : l’histoire (à caractère biographique) se déroule dans les années 1990, lorsque les enfants n’avaient ni ordinateurs, ni téléphones portables pour se distraire. D’un point de vue géographique aussi : le jeune Gaël Faye grandit dans la « Belgique sous les tropiques » – autrement dit le Burundi – où le climat, la faune et la flore sont très différents par rapport à ce qu’on connaît en Europe. Une ambiance singulière, donc, magistralement transposée par le texte et les images.
    • Belgique, Burundi, Canada, France d’outre-mer, Suisse : les brèves escales dans quelques territoires de la Francophonie que nous vous avons présentées, sans être exhaustives, reflètent les incroyables potentialités de l’album jeunesse dans la découverte de ce qui nous distingue des autres, mais aussi de ce qui nous en rapproche. Pour que lire reste un synonyme de s’enrichir.

[1] Cécile Boulaire, Lire et choisir ses albums : petit manuel à l’usage des grandes personnes, Paris : Didier Jeunesse, 2018, p.13.

[2] « La Francophonie en bref », in francophonie.org, en ligne : https://www.francophonie.org/index.php/la-francophonie-en-bref-754 (consulté le 19 janvier 2024).

[3] La question du public auquel Le Petit Prince est destiné divise énormément les spécialistes, de même que son inscription générique. Comme il présente conjointement des textes et des illustrations, nous l’incluons dans cet article consacré aux albums, même s’il n’en a pas toutes les caractéristiques.

Livres cités dans l’article